Récits issus d’un centre d’aide aux femmes battues (Angleterre, il y a environ quarante ans)

Ces extraits, très poignants, m’ont marquée à bien des égards, moi qui déconstruis sans cesse les mythes qui nous polluent et qui crains beaucoup la violence. Deux cas de figure sont présentés, et bien qu’on puisse y déceler des dangers de mort plus ou moins imminents, je fus saisie de constater que des chirurgiens semblaient pinailler encore, voire refuser net toute demande d’assistance.

« Laura n’avait que quatorze ans quand elle a été violée par son père et  accouché d’un enfant difforme et anormal. En effet son père l’avait brutalisée par périodes, pendant des années ; après ce qui s’était passé il s’en est pris à ses filles plus jeunes. Pour lui échapper, Laura a épousé un garçon de dix-neuf ans. Ils se sont installés mais très vite son mari s’est mis à la battre. Il avait une bonne place et travaillait dur mais comme il ne savait ni lire ni écrire il était incapable d’accepter une promotion. Il avait eu une enfance épouvantable. La cause de son manque d’humanité était, sans aucun doute, la mort de sa sœur : elle était la seule personne qu’il avait aimée pendant ces années où il était ballotté d’une maison de l’enfance à l’autre. Elle avait été tuée par son mari qui avait lancé un radiateur électrique dans son bain, alors quelle était enceinte de sept mois. Depuis ce moment, le mari de Laura avait horreur des femmes enceintes. Quand Laura apprit qu’elle était enceinte, les coups se mirent à pleuvoir et son mari quitta plusieurs fois la maison. Le bébé est né mais il y avait toujours des tensions, et quand Laura est venue me voir, elle m’a dit qu’elle avait fait sept fausses couches pour un seul enfant ; elle voulait absolument se faire stériliser parce qu’elle était tout le temps enceinte et donc tout le temps battue par son mari.

La première fois qu’elle m’a téléphonée pour me dire qu’elle avait frappé son bébé et l’avait fait saigner du nez, j’ai appelé son assistante sociale pour lui demander d’aller la voir immédiatement et, si cela pouvait être de quelque secours, de l’amener au Women’s Aid où nous nous occuperions d’elle et de son enfant pendant quelque temps. L’assistante sociale est allée voir Laura et lui a dit qu’elle serait poursuivie en justice si elle le frappait.

Aucun hôpital n’acceptait de stériliser Laura – ils disaient qu’elle était trop jeune et risquait de vouloir d’autres enfants. Après des discussions interminables on a finalement décidé que son mari subirait une vasectomie mais il fallait attendre six mois à cause du nombre de demandes et c’était trop long. Entre-temps, Laura a eu un second enfant qui vit presque en permanence à l’hôpital parce qu’elle ne peut s’empêcher de le battre. Son mari vient la voir de temps en temps et chaque fois il la laisse avec un œil au beurre noir. Son petit garçon est sourd des deux oreilles probablement à cause des coups qu’il a reçus, finalement on a décidé qu’elle serait stérilisée.

Sa décision, prise avant la conception de son second enfant, était la bonne ».

[…]

« Mary a besoin d’être prise en charge, elle en aura probablement besoin toute sa vie. Elle a fait avec son mari une demande de stérilisation car elle a décidé que cette grossesse serait la dernière, mais le chirurgien a de nouveau déclaré qu’elle était trop jeune. Elle est allée à l’hôpital et nous avons gardé ses enfants ; pendant ce temps-là, nous avons cherché partout un endroit où l’envoyer. Nous n’avions pas les forces pour nous occuper de Mary, aussi nous avons décidé de demander de l’aide. Étant donné tout le battage qui est fait à propos des enfants battus, nous n’aurions pas dû avoir de difficultés. En fait, nous n’avons abouti à rien. Les Services Sociaux ne nous proposaient que l’hébergement et la nourriture si nous ne la gardions pas. C’était la mort à coup sûr pour ses enfants, nous l’avons reprise avec nous. A l’heure actuelle, elle vit de nouveau avec son mari mais cela finira tragiquement car, même si les inspecteurs e la santé vont la voir tous les jours, ils ne peuvent pas être là pendant la nuit. Si nous obtenons de grands centres collectifs pour les mères et les enfants, elle sera la première de la liste ».

Extraits de Crie moins fort, les voisins vont t’entendre (E. Pizzey)

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